Juin 2011
64 pages
AVANT-PROPOS
L'architecture comme poésie
_Alberto Campo Baeza, Columbia University, New York, Janvier 2011
L’Architecture comme Poésie. Mais qui oserait proposer l’Architecture comme Poésie ? Une Architecture qui va au coeur des questions que pose la discipline.
Je propose l’Architecture comme Poésie. L’Architecture que je souhaite faire est une Architecture sans adjectifs, une Architecture essentielle, aussi essentielle qu’est la poésie à la littérature. Poétique, dans le sens le plus profond du terme, c’est ce que je souhaite que mon architecture soit.
Personne n’accuserait la Poésie de minimalisme littéraire. Au contraire, tout le monde comprend que la Poésie est une distillation de la littérature même. Les meilleurs écrivains ont écrit de la Poésie quand ils voulaient distiller leurs idées et affiner leurs mots. Shakespeare et Cervantès écrivaient ainsi.
La plupart du temps, la Poésie prend la forme de poèmes individuels relativement courts. Nous pourrions en citer tellement ici. Il arrive aussi que la Poésie consiste en de longs textes, tels que L’Iliade ou L’Odyssée d’Homère, L’Enéide de Virgile, ou La Divine Comédie de Dante.
Parfois, je pense qu’il n’y a pas d’architecte digne de ce nom qui n’ait pas fait de petits travaux de grande qualité, comme s’il s’agissait d’un poème.
La trahison des clercs
_Appendice à l’introduction de « La Trahison des Clercs » – Julien Benda, philosophe
« Le monde moderne a grand besoin de clercs, de purs spéculatifs, qui maintiennent l’idéal dans son absolu. Cet idéal, le clerc doit le dégager du chaos, le circonscrire, le définir. Le désordre tient en partie à la confusion des valeurs et à l’étrange croyance que définir une valeur, c’est la figer, l’anéantir. La fonction du clerc est de prêcher les valeurs universelles, mais les clercs ont trahi qui exaltent le réalisme. La trahison des clercs c’est le refus des valeurs universelles et l’asservissement du spirituel au temporel ».
« On admire en Julien Benda l’érudition de l’historien , du sociologue, du politique et du philosophe. On admire aussi la rigueur et l’acuité de l’analyse, le déroulement logique du raisonnement, la clarté de la pensée servie par une langue très belle. Julien Benda, j’espère ne pas lui porter tort, est l’un des rares philosophes que les scientifiques peuvent reconnaître comme l’un des leurs. Il fut un scientifique. Rigueur et clarté sont choses peu courantes dans certaines disciplines où le défaut d’idées originales est masqué par un vocabulaire hermétique, noyé dans un langage ésotérique et dissimulé sous une épaisse couche de mots.
Julien Benda appartenait à cette famille privilégiée de grands esprits dont font partie Socrate, Platon, Montaigne, Spinoza, Kant, pour lesquels il professait respect et admiration. Son oeuvre restera comme l’un des monuments les mieux construits, les plus solides et les plus importants de la pensée. La Trahison de clercs en est une composante majeure. C’est une manière de tragédie classique. On y trouve, en effet, l’unité d’action : l’âme tourmentée du clerc dans ses relations avec le monde, relations sous-tendues par le conflit entre réalités pratiques et valeurs universelles. On y trouve aussi l’unité de temps puisque les valeurs universelles sont hors du temps. On y trouve enfin l’unité de lieu, malgré sa grandeur, le Monde. Certes, la rigueur de Julien Benda et sa personnalité sont partout et toujours présentes en filigrane, mais l’une comme l’autre transcendées par le thème de la tragédie. C’est cette transcendance qui confère à l’oeuvre son exceptionnelle densité ». (André Lwoff, Prix Nobel de Médecine)
ÉLÉMENTS DE DOCTRINE
L'espace et la lumière
_Un extrait de « L’Espace et l’Architecture » – Georges-Henri Pingusson, architecte
C’est un fait bien connu que la perception de l’espace est dépendante des conditions de lumière. L’espace urbain, celui d’une place ou d’une rue, aussi bien que l’espace intérieur d’un logement nous apparaissent profondément différents suivant la quantité, la direction, la qualité de la lumière sous laquelle ils sont perçus.
ÉLÉMENTS D’ANALYSE
Anciennes textures, nouvelle âme
_« Viejas texturas, nueva alma » – Jordi Badia, architecte
Jordi Badia fait partie de ces architectes espagnols qui nous étonnent et nous ravissent.
La radicalité développée par Badia dans son travail, offre à la ville et ses espaces publics une richesse évidente. C’est une architecture forte, sans compromis, qui met en ordre et qui simplifie la lecture de la cité.
Elle n’en est pas moins pour autant une architecture délicate, avec un véritable travail sur la peau du bâtiment, sur la structure et la lumière.
Le bâtiment qu’il nous présente dans cet article prouve qu’il travaille, modeste, dans le respect d’une structure existante, mais s’affirme dans la transformation de l’histoire à travers un langage contemporain.
Kapelle Sankt Nepomuk
_Rudolf Fontana, Christian Kerez, Oberalta, Suisse, 1993
La chiave è al ristorante
_A propos de La Congiunta, Peter Märkli, Giornico, Suisse, 1992
- Peter Märkli : « Tout ce bâtiment est né d’une remarque. Hans et moi nous promenions parfois en voiture, et on discutait des sculptures dans l’espace public. On voyait des exemples qui n’étaient pas convainquants, ou encore des exemples auxquels la population s’opposait. Et puis Hans a dit : ce serait bien d’avoir un endroit comme ça : un endroit qu’on crée ou qu’on essaie au moins de créer pour quelque chose ».
- Hans Josephsohn : « C’était juste un peu utopique ».
De l'émotion dans un art positif
_Esquisse d’une définition de la nature de l’émotion architecturale, Judith Rotbart et Laurent Salomon, architectes
« Nous appellerons émotion une chute brusque de la conscience dans le magique ». (Jean-Paul Sartre)
Certaines choses sont simples
_A propos du couvent de la Tourette, Le Corbusier, Éveux, France, 1956-60
Dialoguer avec le paysage
_A propos du Centre Sportif Müllimatt de Windisch et du Centre de Récupération d’Energie de Giubiasco (suisse, 2010), Eloisa Vacchini, architecte
« Le résultat est époustouflant : l’espace est austère, la structure est évidente, la lumière pénètre par une myriade d’ouvertures ayant toutes la même dimension, la même forme élémentaire.
C’est une lumière joyeuse, débordante et riche, que j’identifie à ce qui fait l’Orient. Après quelques instants passés à l’intérieur, on ne voit plus qu’un énorme tapis rouge éclairé par des centaines de points lumineux disposés en cercle. On croirait pouvoir bouger dans l’espace énorme sans avoir à se servir de ses jambes.
Selon Sinan, la matière n’existe pas uniquement pour faire, mais également pour penser et la technique est un moyen pour analyser et pour idéaliser. Penser c’est construire.
Construire, c’est donner structure, parce que la structure est la forme, la lumière, l’évidence, l’espace.
C’est la structure qui produit le monument ». (Livio Vacchini, à propos de la mosquée de Selim, Edirné)
Une puissance pétrifiée
_A propos de la Neue Nationalgalerie, Ludwig Mies van der Rohe, Berlin, Allemagne, 1962-1968
« Car si, si ni en peinture, ni même ailleurs, nous ne pouvons établir une hiérarchie des civilisations ni parler de progrès, ce n’est pas que quelque destin nous retienne en arrière, c’est plutôt qu’en un sens la première des peintures allait jusqu’au fond de l’avenir. Si nulle peinture n’achève la peinture, si même nulle oeuvre ne s’achève absolument, chaque création change, altère, éclaire, approfondit, confirme, exalte, recrée ou crée d’avance toutes les autres. Si les créations ne sont pas un acquis, ce n’est pas seulement que comme toutes choses, elles passent, c’est aussi qu’elles ont presque toute leur vie devant elles ». (Merleau-Ponty)
L'architecture invisible
_Réfléchir et construire avec la complexité de la réalité
« Nous aimons l’idée que notre travail commence avec la prise de conscience du caractère émotionnel des bâtiments. Les bâtiments ont un caractère qui découle de l’association de leur forme avec la matérialité de leur construction. Evidemment, on ne peut jamais prévoir la réaction de quelqu’un face à un bâtiment, mais nous essayons surtout de nous éloigner d’une architecture abstraite ou diagrammatique pour nous rapprocher d’une architecture richement associative. La recherche moderne de l’idéal et du nouveau pour lui-même nous semble à la fois sans espoir et pathétique. Nous préférons la laideur avec du caractère à la perfection calculée. Le choix de la construction d’un bâtiment, ses matériaux et sa structure ont un effet direct sur le caractère émotionnel de ses espaces ». (Peter St John)
Naples : Laville contaminée
_Entre alluvions, strates et sédiments
« M., Je t’attends toujours à Naples ? A quelle heure tu arrives ? Le plus simple serait que tu prennes le Alibus jusqu’au San Carlo, le terminus. Tu le prends devant la sortie de l’aéroport, ça coûte 3 euros. Ensuite je viendrai te chercher à pied. C’est le mieux parce que tout est bloqué à cause des travaux du métro. A ce propos tu verras, la station de Karim Rashid a été livrée – c’est pas très utile pour le moment, elle n’est reliée qu’à une seule station. Les Napolitains sont très fiers mais moi je trouve que c’est raté. Il a tellement voulu être de son temps que le projet est déjà très daté.
Je t’ai préparé un bon programme. On va laisser tomber San Severo que tu connais par coeur. Sauf bien sîr si tu veux encore être ému devant le Christ gisant de Giuseppe Sanmartino, La Pudeur de Antonio Corradini ou La Désillusion de Francesco Queirolo. J’ai organisé avec Terezza et Giovanni une visite du Teatro dell’Anticaglia. On vient de finir les fouilles. Tu verras les immeubles qui reposent sur ces gradins millénaires encore couverts de marbre !
Sinon ce soir j’ai réservé au San Ferdinando, à coté de la maison. Je te présenterai Claudio et Marcello, des amis que tu aimeras beaucoup je pense.
Ti aspetto, P. »
La fenêtre
_A propos de la Villa Malaparte, Adalberto Libera, Capri, Itaile, 1938-1942
Sentir avec notre corps est de l’ordre de l’inintelligible. Le toucher, la vue, l’odorat, l’ouïe, le goût, sont des moyens d’entrer en communication avec l’espace qui nous entoure et nous définit. Mais pourquoi sommes nous émus au moment d’une expérience spécifique ? L’émotion n’est-elle qu’une conséquence physique d’une expérience vécue ? Alors que les sentiments sont contenus dans la réserve sociale, l’émotion est le débordement de sentiments ressentis en dehors de cette même réserve.
ÉLÉMENTS DE COMPARAISON
Le réel et son double
_Penser une solution technique en Architecture comme une émotion – Jean Marc Weill, ingénieur
Le problème technique est-il trop facile, trop prédéterminé (on ne se pose que les problèmes que l’on sait ou que l’on peut résoudre…) ou au contraire, trop aveugle, désarmé et démuni ? La technique ne conçoit-elle l’aporie qu’en sursis, c’est-à-dire qu’elle est inséparable d’une décision de chercher plus avant ? La technique n’est-elle qu’innovation ? » (Jean-Pierre Seiris)
Au croisement des imaginaires
_Entre musique et architecture
« Le vent, tiède et endormi, poussait une brassée de feuilles contre la fenêtre. Wolf, fasciné, guettait le petit coin de jour démasqué périodiquement par le retour en arrière de la branche. Sans motif, il se secoua soudain, appuya ses mains sur le bord de son bureau et se leva. Au passage, il fit grincer la lame du parquet et ferma la porte silencieusement pour compenser. Il descendit l’escalier, se retrouva dehors et ses pieds prirent contact avec l’allée de briques, bordée d’orties bifides, qui menait au Carré, à travers l’herbe rouge du pays. La machine, à cent pas, charcutait le ciel de sa structure d’acier gris, le cernait de triangles inhumains ». (Boris Vian)
L’imaginaire, notre humanité. En quelques lignes Boris Vian crée le rapport à l’horizon, au paysage, à l’espace. Le rapport au sol et au ciel. Le vide comme le plein, le visible comme l’invisible, le silence et sa mélodie. Le sujet existe par ce qui l’entoure.
L'architecture face au cosmos
_Bref propos sur l’architecture et le sacré
« La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers une forêt de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers »
(Baudelaire, « Correspondances », Les Fleurs du Mal)
« Sur les hauteurs d’Hakkari, ville kurde parmi les villes kurdes,
il demande à celui qui se tient là :
‘Malê kia, were ?’ (De qui est-ce la maison ?)
Il lui répond en riant
‘Malê Xodê !’ » (C’est la maison de Dieu !)
L'architecture comme énigme
_Tutti i luoghi che ho visto, che ho visitato, ora so — ne son certo : non ci sono mai stato.
CARNET CENTRAL réalisé par Studio 413C
Extraits de « Eupalinos ou l’Architecte »
_1923, Paul Valéry, philosophe
