#05 – Transmettre

Mars 2011
64 pages
 
 
AVANT-PROPOS
 
Cosa mentale / Cosa mortale ?
_Par René Borruey – architecte, historien
Comment ne pas commencer, dans ce numéro consacré au thème de la transmission en architecture, par saluer d’abord les fondateurs de ces « Carnets d’architecture et de résistance » pour leur initiative toute entière et, en particulier, pour ce titre : Cosa mentale. Un brin prétentieux, celui-ci est surtout provocateur en ces temps d’un commerce on ne peut plus florissant des images d’architecture, qu’ils dénoncent avec la sincère intention de restaurer ce qu’ils tiennent pour les dimensions des plus dignes et les plus essentielles du métier d’architecte : « Nous voulons ici réintroduire le fait que l’Architecture est Cosa mentale (ce qu’elle a toujours été, d’Alberti au Mouvement moderne) ; qu’elle est plaisir de réflexion et de pensée ; que les questions à résoudre sont éternelles et n’ont que faire des histoires de modes ; que l’architecture seule perdure… Nous partons en croisade pour redonner toute sa dignité à l’Architecture, pour lui rendre sa vérité… ». On ne peut que se féliciter d’une déclaration d’intention aussi vaillante de la part d’architectes fraîchement diplômés, dans un contexte où la pensée théorique en architecture ne semble plus à l’oeuvre, sinon illisible dans la surabondance d’images et d’informations. Pourtant, ce louable élan, parce qu’ainsi intitulé, Cosa mentale, ne va pas sans soulever certaines questions, peut-être susciter quelque inquiétude, en tout cas donner l’envie de débattre sur cette manière de rappel à l’ordre visant à resituer aujourd’hui, dans le champ presque exclusif de la construction mentale, ce que le métier d’architecte aurait de plus fondamental.
 
Suis-je vraiment contraint d'écrire ?
_Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke
À un jeune poète qui lui demande s’il doit consacrer sa vie à l’écriture, Rainer-Maria Rilke, âgé de vingt-huit ans, adresse un véritable « guide spirituel ». De 1903 à 1908, il revient inlassablement sur les questions essentielles qui se posent au poète, au créateur. Ces lettres sont à la fois un moyen d’accès privilégié à l’univers de Rilke et un manuel de la vie créatrice de portée universelle.
 
 
ÉLÉMENTS DE DOCTRINE
 
La poétique musicale
_Quatrième leçon : Typologie musicale, par Igor Strawinsky
Cosa Mentale publie ici un extrait de la Poétique Musicale d’Igor Stravinsky. Il est intéressant de souligner les exigences communes entre plusieurs disciplines. Cet ouvrage met en évidence une grammaire et des préoccupations très proches de celle d’un architecte. Stravinsky a trouvé dans l’extrême rigueur les fondements solides de son art. Effort soutenu de composition harmonique, monotone pour faire émerger le merveilleux et l’émotion.
Stravinsky fuit la mode, se réfugie dans l’effort, réinterprète patiemment les fondamentaux et devient intemporel.
 
 
ÉLÉMENTS D’ANALYSE
 
Transmettre de l'architecture
_« J’essaie de transmettre ce que je connais » par Laurent Tournié – architecte
Travail acharné, importance de la pratique dans la vie de l’enseignant et de l’enseignement dans la vie de l’architecte praticien, persévérance, modestie, nécessité d’un questionnement continu de l’histoire, du site, du programme me sont apparues comme faisant partie à part entière de l’architecture dès les premiers jours de ma troisième année à l’école d’architecture de Toulouse.
Avant, rien. Discours, leçons ou dessin peut être. Et maintenant je m’en rends compte : architecture jamais !
Studio LT-FM. Quasi mystique disparition des personnes derrière le contenu. Là, j’ouvre les yeux. L’enseignement comme une rencontre, un partage. Et sagesse et exigence. L’Architecture, jusque là je ne pouvais évidemment pas la voir : je regardais dans la mauvaise direction. On nous faisait regarder dans la mauvaise direction, on nous faisait et laissait croire et rêver.
Je ne saurai jamais assez dire l’importance de cette seule année (L3 !) dans tout mon parcours d’étudiant et ma vie d’architecte qui commence.
Il est des professeurs qui font la beauté de l’enseignement.
Merci messieurs Tournié et Martinez.
 
Avant et après l'esquisse : pour quelle architecture ?
_Par Roberto Masiero – historien de l’architecture
« Chère Claudia, j’ai lu la note que tu m’as laissée concernant le programme du n°5 de votre revue COSA MENTALE, qui aura pour thème TRANSMETTRE. Ma préoccupation a tout de suite été le danger de tomber TOUS dans le trou noir du «transmettre» comme fin en soi (du « transmettre » quoi qu’il en soit, en violant ainsi cette chose fondamentale qu’est le silence ; du « transmettre » pour étonner, au risque que la transmission devienne la vérité même ou, comme nous le savons tous, de n’y être que si on a été transmis ; du « transmettre » comme vanité collective fondée sur un étonnement éphémère qui se consume dans le temps même de la transmission).
Je voudrais raconter une anecdote à propos de ma relation à Livio Vacchini, en espérant qu’elle soit exemplaire et nous aide à être toujours en alerte et – pourquoi pas ? – aussi toujours disposés à l’ironie, qui est l’espace où parfois la vie rencontre le rien (ou le tout que le rien nous laisse toujours).
Je ne sais pas si c’est vrai mais un de mes étudiants qui avait travaillé dans le bureau de Sterling, me raconta un jour que « le maître » (et lui était bien un maître – même si c’est dans un domaine différent de celui dans lequel je me reconnais) avait coutume de faire des esquisses après-coup ; des esquisses faites exprès pour la publication alors que l’oeuvre était déjà construite et qui n’avaient rien à voir avec celles qu’il avait faites pour élaborer le projet. Il savait ce que c’était que communiquer et avec ce dessin, il transmettait des logiques et des valeurs. La chose m’indignerait-elle au nom d’une prétendue vérité – authenticité ? Absolument pas ! Au contraire ! Je trouve même que c’est là une logique duchampienne extrêmement raffinée, un acte d’intelligence stratégique : aucun moralisme (surtout !). Mais aussi cette anecdote nous oblige (tous, je pense) à un salutaire désenchantement et à avoir continuellement une attitude de méfiance, mais sans rancoeur, à l’égard des lieux communs. Par exemple, je pense que pour des raisons «démocratiques», la parole, le discours, la communication, la transmission sont meilleurs (?) que le silence. Ironiquement, donc, j’écris, c’est-à-dire je vous transmets, le texte suivant. »
 
Architecture ou publicité
_A propos des choix de représentation de l’agence Bjarke Ingels Group (BIG)
Pour BIG, à l’évidence, la transmission est de la publicité.
Je ne présente pas le Bjarke Ingels Group (BIG).
Il n’est pas ici question de leur travail en tant qu’architectes, mais uniquement de l’analyse de leur stratégie de transmission telle qu’elle apparaît dans une vidéo, visible sur YouTube, postée par eux et accessible par tous (cette analyse est extensible à la quasi-totalité des autres vidéos produites par cette agence, ou en tout cas celles qui sont disponibles sur ce site).
 
Créer une culture du peuple pour le peuple
_A propos de l’école du Bauhaus
L’individu est au coeur de la transmission.
La transmission se fait par la construction.
L’école allemande du Bauhaus constitue dans l’histoire de l’enseignement de l’art et de l’architecture un modèle de formation et de transmission du savoir et de la connaissance. Les concepts pédagogiques réformateurs développés par les maîtres enseignants tout au long de l’existence du Bauhaus – de 1919 à 1933 – sont encore aujourd’hui appliqués dans un grand nombre d’écoles, même au delà des frontières européennes.
Cet article n’a pas pour but de retranscrire l’histoire récapitulative du Bauhaus et de la mise en place des ses principes formateurs, mais tente modestement de restituer une transmission, et d’en extraire certains points essentiels afin de comprendre ce qui lui donne un caractère intemporel et ce qui en fait une notion encore influente dans l’apprentissage de notre discipline : l’architecture. Ainsi, nous allons prélever des fragments de cet ensemble pédagogique uniforme, et mettre en exergue les enseignements des maîtres les plus influents qui ont participé à la construction de la pensée du Bauhaus. De la fusion de l’ancienne Académie des Beaux-Arts du duché avec l’Ecole des Arts décoratifs à Weimar, à l’Ecole Supérieure de Création de Dessau et enfin à la naissance de l’Ecole d’Architecture avec Hannes Meyer et Ludwig Mies van der Rohe à Berlin, nous évoquerons de manière descriptive les méthodes et théories pédagogiques des artistes Johannes Itten, Paul Klee et Wassily Kandinsky, et de Mies pour terminer.
 
Que construire ?
_« A la différence de la construction, l’architecture est investie de sens » par Nicolas Pham – architecte
 
Le trésor de l'architecture
_Louis I. Kahn, aux architectes, l’offrande du classicisme réactualisé, par Jean-Claude Vigato – architecte
Les textes rassemblés dans « Silence et lumière » – malgré leur interprétation moderniste par leurs traducteurs français – et l’interview de Kahn de «Questions aux architectes» nous ont transmis des valeurs et principes où rationalisme et classicisme fusionnent dans une conception de la pièce qui rejette la doxa de l’espace moderne. Quand aux oeuvres tardives, comme la bibliothèque d’Exeter qui actualise la forme architecturale née du type de l’église à tribunes sur plan centré, elles nous offrent une nouvelle compréhension de l’imitation, notion et pratique, ô combien ! classiques.
 
Passeur modeste
_Histoire d’une rencontre
«… Je n’ai jamais été son Elève. Je n’ai jamais cherché à être son Elève. Sur le sentier qu’il suivit, il n’y a la place que pour un. Bon et tendre… Son âme Chrétienne m’a sauvegardé par son amour et par son soin. Sa bénédiction me donne la force pour vivre la vie » (Sokourov).
 
Transmettre, ou la recherche de la pratique
_Belle-Ile-en-Mer, citadelle Vauban, Le Palais, au début des années 1990, par Philippe Prost – architecte
« Vous êtes jeune et passionné, je suis âgé et plein d’expérience, nous avons tous les deux tout à gagner à travailler ensemble « : ces mots d’André Larquetoux sous la voûte de l’ancien hôpital de siège de la citadelle me reviennent aujourd’hui en mémoire. Après avoir parcouru le chantier tout l’après midi, notre visite s’était achevée dans ce lieu à la fois souterrain et ouvert, à la résonnance si particulière. Engagée au soleil couchant, notre conversation se termina dans l’obscurité : l’architecture de la pièce éclairée à travers trois arcades disparaissant progressivement au point même que nous n’entendions plus que nos voix sans plus nous voir. Un moment unique, qu’il m’ait été donné de vivre : l’expression assumée de la transmission à la manière d’un héritage. Cela resta entre nous comme un secret qui tenait du serment. Jamais plus nous n’évoquâmes ce moment, pas plus entre nous qu’avec d’autres.
 
 
ÉLÉMENTS DE COMPARAISON
 
Une image de pensée
_Contre la primauté accordé à l’intellectuel pur
« Où commence la pensée ? Qu’inventons-nous qui aide à canaliser le bouillonnement de l’esprit ou à lutter contre son ankylose ? La plasticité du dessin offre un cadre au sein duquel tout est possible : aucune résolution, aucune conclusion n’est attendue, tout est en mouvement et souverain. Des faisceaux, des indices, une intuition sont collectés et assemblé dans une forme qui n’a aucune valeur en soi, mais qu’il est nécessaire d’explorer. Les images de pensées sont, en première instance, destinées au regard intérieur [...]. Les images de pensées ne sont ni “a priori”, ni “a posteriori”, elles sont contemporaines de ce qu’elles saisissent. C’est une tentative sauvage, où il s’agit de conserver ce qui par essence est fugace et incertain ».
Les images de pensées sont créées « pour apprivoiser ce que le langage est impuissant à saisir : le surgissement de la pensée dans son effervescence secrète ».
Bernard Cache (architecte, 1958), figure du courant de l’architecture non standard, qui tente d’inscrire l’architecture numérique dans une continuité historique, rassemble ici en une image les douze volumes du traité De Architectura de Vitruve (Ier siècle av. J.-C.).
« Vitruve conclut en montrant comment triompher des machines sans machines, en perçant les murailles de la cité pour noyer l’ennemi dans un mélange infâme de matériaux : terre, eau, sable calciné et excrément humain. Le De Architectura se conclurait-il sur une ruine de l’encyclopédie du savoir technique ? ».
Marie-Haude Caraës et Nicole Marchand-Zanartu ont rassemblé dans un recueil paru en début d’année une collection de ces “images de pensées”. Cet ouvrage inédit fixe et transmet l’emergence d’une pensée.
 
Oh!Organize Architecture
_À propos de l’Association étudiante de l’Accademia di Architettura di Mendrisio
 
Silences éloquents
_« Il faut plus de finesse pour retirer un mot que pour l’ajouter », à propos d’un livre de Carlos Martí Arís
 
 
CARNET CENTRAL réalisé par Massimo Prandi
 
Le Corbusier et le thème de la transmission
_Annexe 1 : Amo Corbu in tutta irreverenza, Livio Vacchini
_Annexe 2 : Si je devais enseigner l'architecture ?, Le Corbusier
_Annexe 3 : Rien n'est transmissible que la pensée, Le Corbusier