Décembre 2010
74 pages
ELEMENTS DE DOCTRINE
Architectura sine luce nulla architectura est
_Sobre la luz – Alberto Campo Baeza
Cosa Mentale publie ici un extrait de l’Idée Batie, d’Alberto Campo Baeza, livre paru en français au début de l’année 2010.
« L’Architettura sine luce, nulla Architettura est » est un texte dans lequel Campo Baeza nous livre avec une très grande liberté et une simplicité de pensée, sa façon d’appréhender la Lumière. Cette Lumière à laquelle, comme il écrit, il « tend des pièges », pour la diriger.
C’est un texte où poésie, rigueur et modestie se croisent, et nous permettent de relire avec bonheur l’Architecture dans son plus simple appareil.
Alberto Campo Baeza nous guide ici vers les exigences essentielles de cette discipline, qui ne sont au fond, que peu de choses.
ELEMENTS DE COMPARAISON
Thinking / Making
_À propos du travail du Studio Mumbai en Inde
L’inde est un pays de très grands contrastes. Il est intéressant d’analyser comment le Studio Mumbai s’insère dans ce paysage en en créant un autre. Dans le monde contemporain, où l’Inde regarde avec des yeux avides l’Occident et cherche à construire sa nouvelle image de puissance capitaliste, le studio Mumbai choisit d’adopter un regard poétique sur la réalité qui l’entoure. Ce qu’il voit ce sont les slums autos construits, les traditions artisanales toujours vivantes, la simplicité et l’efficacité des bâtiments ruraux, les façons communes de se protéger et de contrôler le climat.
Un grand nombre de bâtiments indiens sont construits sans réel projet d’architecte ou de constructeur professionnel. Habituellement, ils sont le résultat de l’art de se débrouiller et d’un fort pragmatisme dérivé de l’expérience quotidienne. Souvent, les habitants dessinent et construisent leur maison eux mêmes.
Pour eux, cela a toujours été ainsi.
Plus de 70 % de la population vit dans les villages et non dans les villes.
La tradition spirituelle indienne enseigne que, dans la vie, la paix et la félicité se rejoignent à travers la capacité d’agir d’une façon désintéressée, en ne se considérant pas comme des auteurs mais comme des instruments. En faisant le travail du mieux que l’on peut, la fin gratifiante est le travail même, et pas son résultat.
Le regard du Studio Mumbai semble donc surtout être intéressé par la réalité physique et psychologique du monde qui l’entoure et non par l’image virtuelle d’une Inde Globale. Il est important de noter que la réalité spontanée en Inde est très commune, alors qu’en Europe elle n’existe quasiment plus.
La danse de la matière et du rêve
_À propos des clochers tors
Se pencher sur la question de la matière en architecture, c’est porter sa réflexion vers l’idée d’une architecture reliée au monde dans lequel elle advient. A travers la matière se prolonge la nature et ses puissances profondes. Tout l’enjeu est alors de savoir si de cette matière on parviendra à prendre en compte la dignité ou si dans l’illusion de notre absolue transcendance on n’acceptera de n’y voir qu’une masse inerte offerte à nos fantasmes. La contemplation de la merveille que sont les clochers tors est une voie vers cette réflexion sur notre rapport au monde que l’architecture prolonge. Le clocher tors, quand la perfection technique est imitation de l’anomalie, quand la maîtrise absolue du geste est caresse de la matière, quand la main ouvre sur l’âme.
Kolumba
_À propos de Peter Zumthor, Erzbischöfliches Diözesanmuseum Kolumba, Köln (Allemagne), 2007
Construire là demande une certaine humilité. Oui, car la construction à atteint l’âge adulte. Venir s’implanter sur la chapelle Sankt Kolumba de Cologne impose de prendre en considération qu’elle vît passer le dernier millénaire. Le choix de faire appel à Peter Zumthor semble avoir été opportun : sa sensibilité et son humilité transparaissent dans toute sa production architecturale.
Le geste ne sera pas ostentatoire !
Kfar Shmaryahu
_À propos de la villa Zuhovitzky, Buzzi e Buzzi Architetti, Kfar Shmaryahu (Israel), 2006
La Villa Zuhovitzky n’a pas été réalisée. La lecture d’une oeuvre non construite s’aborde d’une manière particulière : tout ce que je vois n’est pas réel. Comment être sûr de ce que je ressens ? Le dessin, en architecture, propose un équivalent figuré de l’objet1. Ainsi il y a abstraction entre l’élément représenté et l’élément construit. Peut-on réellement représenter la matière ? En physique, tout ce qui a une masse est de la matière. En architecture, on distingue deux notions fondamentales : le plein et le vide. Dans leur remarquable travail, les architectes Buzzi & Buzzi de Locarno nous montrent comment ces deux notions peuvent devenir les outils de composition d’un projet, d’une pensée.
Extraire et unifier
_A propos de la maison Gantenbein, Peter Märkli, Grabs (Suisse), 1995
« Avec son habitat dispersé typique de la Suisse, la localité de Grabs est située dans la vallée saint-galloise du Rhin. La maison de Peter Märkli se dresse au creux d’une legère cuvette, entre des fermes et des maisons individuelles. Orientée au sud, on y accède par un étroit chemin goudronné du côté nord.
L’étude approfondie du lieu et du programme a constitué la base du projet visant au bien-être des occupants. Au cours du processus de conception, on est limité à un nombre restreint de thèmes, car « c’est pour un tout que l’on se décide ». Une esquisse contient en fin de compte tous les principaux critères du projet.
Märkli répond à la situation donnée par un bâtiment isolé et compact. La maison ne cherche pas à se conformer à l’existant. Elle se distancie pour ainsi dire de son environnement, le moyen pour y parvenir étant, dans ce cas l’abstraction. Il ne s’agit toutefois pas ici d’ « art minimal » ou de « nouvelle simplicité », mais bien d’obtenir une expression immédiate en permettant à toutes les parties d’apparaître comme un ensemble ». (T. Wirz)
La pensée comme matière
_À propos de la Médiathèque Albert Camus, Atelier Fernandez et Serres, Carnoux (France), mai 2007
Au milieu du désert se dresse dans un écrin blanc, pur, une raison d’espérer. La médiathèque, réalisée par les architectes Fernandez et Serres, émerge dans ce paysage abandonné aux maisons pavillonnaires qui ont englouti les collines de Carnoux. Ne faisons pas d’histoire. Ce bâtiment prend position. Il semble ancrer tous ses voisins dans une règle qu’il a fixée. Carnoux peut bien mourir, il se charge, lui, de protéger, de régler le lieu crée (sa parcelle ainsi que ses environs). Il met en ordre. Il fabrique un devant et un derrière. Refusant de voir la route départementale, il se tient en retrait de celle-ci, lui tourne le dos, et s’ouvre sur un patio en amont. Cette masse assoit son contexte dans l’histoire qu’elle lui dicte, et se place au centre de l’onde qu’elle crée en rayonnant sur ce lieu.
Matières de la ville
_À propos du pavillon espagnol de l’exposition universelle, EMBT Architectos, Shangaï (Chine), 2010
Shanghai, 2010, l’Exposition Universelle. Et pourtant, ce n’est pas cela qui nous intéresse. C’est au contraire la ville, le passé, la réalité contre laquelle se dresse ce décor de théâtre qu’est cette foire de l’architecture. Ce qui nous choque, ce n’est pas le pragmatisme avec lequel chaque pays se doit de représenter ses idées sur une « ville meilleure », c’est le décalage entre ces slogans vendeurs d’une qualité de vie sans pareille, et la ville dans laquelle ils sont proclamés, les murs sur lesquels ils s’affichent.
Matière zéro
_Pour une appréciation différentielle de l’Architecture
La matière première d’un projet d’architecture n’est jamais réellement première. Elle complète la matière présente pour introduire de la matière ajoutée. L’architecte ne travaille pas dans un espace neutralisé ni sur un socle blanc contrairement à ce que peuvent faire les artistes contemporains. Effectivement depuis les années 60 les galeries d’art réalisent inlassablement des lieux hermétiques à leur environnement. Avec la fabrication d’un White Cube1, l’artiste peut bloquer l’appréciation contextuelle de son travail et en proposer une lecture isolée ; ce cube blanc devient même « le pôle complémentaire du tableau moderniste ; il est issu du lent procès d’auto-définition de celui-ci : l’espace neutralisé, hors du temps et de l’espace, et le médium alchimique où toute marque inscrite sur cette surface sous tension qu’est le tableau prend sens. Il est l’en puissance de l’art [...] : il artifie »2.
Cette soustraction de la matière présente à la matière produite n’est pas possible pour l’architecte. Il peut travailler sur une mise à distance, sur un effacement optique et progressif, mais il devra nécessairement confronter l’histoire individuelle de la matérialité produite à l’histoire collective du lieu investi. La matière première est en fait secondaire. L’existence d’une matérialité préalable – matière zéro –, toujours visible ou désormais disparue, est le ferment du dessin d’architecture.
La matérialité de la pensée
_Le problème de la Grille en architecture. Entretien inédit avec Claude Parent
Comment penser l’architecture ? Comment l’architecte peut-il exprimer ce qu’il imagine ? Que dit une image de synthèse ? Que dit un dessin?
Aujourd’hui, les images de synthèse en architecture constituent une base neutre et impersonnelle de la plupart des rendus de concours. On pourrait comparer cette base à une grille aseptique au sein de laquelle se dresse le projet d’un bâtiment ou d’un paysage, permettant d’apprécier les intentions architecturales dans leur contexte réel. Mais avec ce type d’images, l’architecte ne montre plus ses intentions. La composition architecturale, signifiée par le biais de la matière et de la lumière, devient une somme de conséquences, et non plus d’intentions.
ELEMENTS DE COMPARAISON
Cruautés de la matière
_« Crudeltà della Materia » par Luca Mengoni
« The stuff that dreams are made of » (Sam Spade, Humphrey Bogart)
« Les idées ça tombe du ciel, ça vient sur la tête puis ça ressort par la bouche. Autrement il y a ce que j’appellerai plutôt la poétique de la matière : ça tombe pas du ciel, ça sort de la matière. » (Alain Tanner)
« Ces images de la matière, on les rêve substantiellement, intimement, en écartant les formes périssables, les vaines images, le devenir des surfaces. » (Gaston Bachelard)
Shares considerations on matter
_Fragments de la série photographique “Su Marmo” de Grazia Cantoni
Le travail photographique « Su Marmo » est une métaphore de la relation dialectique ancienne entre l’homme et la nature. L’artiste s’intéresse à l’abstraction, à la façon dont les hommes occupent et exploitent la terre en travaillant avec la Matière selon une approche architectonique. Le paysage est extrême mais la montagne brisée dégage une harmonie saisissante. L’image-artefact du marbre – matériau brut pour les arts, l’architecture – devient l’unique oeuvre d’art. La matière n’est plus l’espace.
« Su Marmo » est comme une Via Crucis dans laquelle l’artiste rassemble les blessures infligées aux montagnes, à la mère nature. La maternité devenue objet de désir a été épuisée. La photographe offre sa créativité tel un don, comme le pèlerin marche non pas pour se punir mais pour se réconcilier.
L'empreinte du temps
_Sur la rencontre de l’architecture et de son public
Considérons le point de vue du grand public. Notre ambition est de pousser un peu plus loin la réflexion vis-à-vis de la réception et d’exprimer une critique de l’architecture à travers les yeux du visiteur.
L’architecture nous paraît être une discipline exigeante, complète et complexe. Ses figures contemporaines médiatiques donnent pourtant souvent une impression de spontanéité ou de légèreté qui peut laisser penser aux profanes que nous sommes que l’architecture tiendrait davantage de l’exercice de style que d’une véritable méthode. Cette architecture contemporaine à la dérive – et pourtant très visible – pourrait nous amener, à terme, à une plus grande défiance du grand public vis-à-vis de l’architecte. Or une rencontre entre l’architecte et le public nous semble essentielle. Nous croyons en la nécessité d’un lien de confiance entre ceux qui projettent, et ceux qui habitent. Nous sommes convaincus que la résistance à ces directions prises par l’architecture peut s’appuyer sur ce qui existe déjà et sur les réalisations d’architectes qui aujourd’hui s’efforcent d’exprimer une idée différente de cet art complet. Ainsi, en s’attachant à diffuser ce travail, Cosa Mentale invite également celui qui se sent étranger au discours architectural à prendre conscience qu’autre chose existe.
CARNET CENTRAL réalisé par the TH studio
You see what you see
_Une maison de Peter Märkli à Erlenbach
