#03 – Penser la forme

Octobre 2010
64 pages
 
 
AVANT-PROPOS
 
Le malaise de la forme
_Le visible et l’invisible
« Mais que l’on tienne la plume ou la pointe, dès les premiers essais, le problème le plus délicat de la morale se pose. Il est des plus simples à énoncer ; suivra-t-on la facilité qui nous séduit à l’amusement de l’instant même ? Va-t-on s’abandonner au bonheur de tracer, et livrer la main qui trace aux libertés et aux caprices de son démon, – car il y a dans la main une sorte d’esprit : je ne dis point : dans toutes les mains ? Au contraire, opposera-t-on à cette impulsion qui se sent, qui se croit créatrice, les obstacles et les résistances calculées que l’amour de la perfection, la conscience de ne pas savoir faire ce que l’on veut, l’ambition d’enfanter une oeuvre incontestable et durable, l’exemple des maîtres, peuvent faire concevoir et nous donner le coeur de nous imposer?». (P.Valéry)
La lutte pour qu’une forme architecturale soit le résultat d’un plan, d’une coupe, de proportions réfléchies et obtenues par un travail patient et ordonné est un héritage du Mouvement Moderne dont Cosa Mentale se revendique.
Au début du vingtième siècle, le Mouvement Moderne s’est opposé à l’académisme des Beaux Arts qui persistait à dessiner des façades selon des dogmes figés prônant les modèles et les recettes de dessin : la conquête fut formidable mais cette libération rendit du même coup plus difficile encore la tâche de construire la bonne forme. Et également d’en juger.
 
1:1 
_Padiglione della Romania, Biennale di Architettura di Venezia, 2010
Le thème de la douzième Biennale d’architecture de Venise, People meet in architecture, laisse apparaître la conception de l’architecture contemporaine propre à Kazuo Sejima, première femme à s’occuper de l’exposition : espaces comme liens d’interconnexions ou théâtres d’osmose, qui encouragent avec naturel les relations entre intérieur et extérieur, et permettent une communication dynamique et fluide entre les individus. Entre les honneurs faits aux architectes stars, les éternels questionnements sur la Métropole et un regard porté sur la Venise des touristes, entre les cabanes des pêcheurs où l’on peut jouer au backgammon et les figures habituelles de l’architecture italienne, certains pays ont recouru à la présentation de livres d’Histoire ou de pages de journaux sur les parois d’exposition, d’autres se sont affairés à présenter des idées intéressantes de manière inintéressante, et vice versa. D’habitude, les architectes ne sont pas de bons conservateurs d’exposition. Le travail de l’architecte est de créer un espace, d’offrir une expérience, d’inspirer à la réflexion.
 
 
ELEMENTS DE DOCTRINE
 
L’ordre est 
_Silence et lumière, Louis Khan, extrait
Etablir un ordre est le moyen de placer l’architecture dans une réflexion globale qui a un temps, une histoire, un objet qui dépassent les contingences immédiates d’un objectif à atteindre.
Louis Kahn nous guide à travers la recherche de l’ordre comme dans une recherche de vérité, au delà de la beauté, au delà du projet.
Il nous montre que créer un ordre c’est créer une réalité conforme à une volonté, mais aussi que cette volonté est inhérente aux trois questions – pourquoi, quoi, comment – fondamentalement liées à la discipline et à sa pratique.
La forme que prend sa leçon porte plus loin encore son discours.
 
Plaidoyer pour la banalité ou la quête du sublime 
_Texte original de Bernard Huet
« Assez d’originalité géniale ! Répétons-le encore, qu’une maison ressemble à l’autre » (Adolf Loos , Paroles dans le vide)
« Celui qui, sans trahir les matériaux ni les programmes modernes, réussit à produire une oeuvre qui semble avoir toujours existé, qui en un mot est banale celui-là peut se tenir pour satisfait » (Auguste Perret)
 
 
ELEMENTS D'ANALYSE
 
L’intuition et la fonction
_A propos d’une maison privée, de Silvia Gmür, Contra, Ticino, Suisse
L’architecture doit nous abriter et nous émouvoir. Quelle est alors la place de la fonction ? Une des questions éthiques fondamentales de l’architecture contemporaine est de savoir comment intégrer la fonction et les objets purement fonctionnels qui l’accompagnent dans l’architecture. En d’autres termes, quel lien doit-il y avoir entre la fonction et la forme ? Doit-il y en avoir un d’ailleurs ?
La mise en place d’une hiérarchie entre structure, forme, fonction, tel que le fait Silvia Gmür dans ce projet d’une maison au Tessin est une réponse possible à cette question. Cette théorie implique que la place de chaque élément, dans le projet, doit être évaluée et exprimée clairement, et ne supporte aucun stratagème de dissimulation ni aucun bavardage décoratif.
La fermeture du projet, par exemple, est une problématique de cet ordre que pose et résout Silvia Gmür : comment fermer un projet sans perturber la lecture de la structure, lecture qui garantit la compréhension du projet, de ses contraintes et des choix de l’architecte ?
Ce projet explore et pousse à son extrême limite une intuition – terme sur lequel nous reviendrons – et nous montre à travers une hiérarchie claire et construite entre les différents éléments architecturaux qui est ici établie, comment un projet peut avoir son unité et répondre à un programme sans pour autant nuire à la perception et à la compréhension de cette intuition originelle.
 
Construire le vide
_A propos du funérarium municipal de Leon (Espagne), Jordi Badia, 1999
« Mais puisque les forces peuvent se changer en d’autres forces, puisque l’ardeur qui dure devient lumière mais que l’électricité de la foudre peut photographier, puisque notre sourde douleur au coeur peut s’élever au-dessus d’elle, comme un pavillon, la permanence visible d’une image, à chaque nouveau chagrin, acceptons le mal physique qu’il nous donne pour la connaissance spirituelle qu’il nous apporte ; laissons se désagréger notre corps, puisque chaque nouvelle parcelle qui s’en détache vient, cette fois lumineuse et lisible, pour la compléter au prix de souffrances dont d’autres plus doués n’ont pas besoin, pour la rendre plus solide au fur et à mesure que les émotions effritent notre vie, s’ajouter à notre oeuvre. Les idées sont des succédanés des chagrins ; au moment où ceux-ci se changent en idées, ils perdent une partie de leur action nocive sur notre coeur, et même, au premier instant, la transformation elle-même dégage subitement de la joie ». (Proust)
 
Entre abstraction et figuration
_A propos du Stade d’athlétisme de Tussols-Basil, RCR Architectes, Olot (Espagne), 1999-2009
« L’Art, c’est l’Homme ajouté à la Nature».
Le peintre naturaliste hollandais Vincent Van Gogh écrit cet aphorisme dans une des nombreuses lettres adressées à son frère pour définir l’art auquel il se confronte : la Peinture.
Rafael Aranda, Carme Pigem, et Ramon Vilalta, fondateurs de l’agence espagnole RCR Architectes, cultivent la même réflexion sur la genèse de leur travail, afin d’enrichir la discipline auquel ils se confrontent : l’Architecture.
Chacun des projets réalisés par ces trois architectes constitue une expérience architecturale qui se nourrit de la volonté de comprendre, d’exprimer et de transfigurer par l’Architecture le rapport intrinsèque de l’Homme à la Nature.
L’agence RCR Architectes a vu le jour dans la province catalane de Girona. Ses co-fondateurs habitent, travaillent et construisent aujourd’hui dans le grand parc naturel volcanique de la Garrotxa. Ce paysage est dessiné par une quarantaine de volcans inactifs dont l’érosion s’accentue un peu plus chaque jour, et dont la faune et la flore sont très particulières et caractéristiques d’un environnement naturel unique dans la péninsule Ibérique. Et peut-être est-ce en partie ce lieu riche et fort qui a fait naître l’intérêt caractéristique que portent ces architectes au site, au sol où leur travail prend corps et plus précisément sa topographie, sa géologie (matérialité du sol), sa végétation, ses orientations, et la perception que l’Homme a de cette nature là, qui constitue la matière première du processus créatif de l’agence.
Le projet de stade d’athlétisme et d’équipement pour la ville d’Olot est implanté à l’orée d’une abondante forêt dans le parc de la Garrotxa. Il en révèle ainsi les valeurs paysagères et permet de rapprocher l’Homme de son environnement naturel.
L’espace naturel dont il est question dans cet article n’est pas un espace sauvage mais bien un espace humanisé.
 
Lumière sur la forme
_A propos de la Chapelle Blanche de Jun Aoki, Osaka (Japon), 2006 et de l’Eglise de la lumière de Tadao Ando, Osaka (Japon), 1989
Elle est issue de son détachement d’un fond, d’un contexte ou d’un milieu. Elle peut naître de façon spontanée, tel un surgissement, ou découler d’une longue réflexion. Parfois elle tient du génie. Trop souvent elle lutte avec son environnement. Elle est un élément autonome dont le contour et les proportions lui confèrent son identité propre. Soit « forme » le nom donné à cet élément singulier.
Par quels moyens architecturaux, picturaux, avec quels outils est-il donné à l’architecte, au peintre, à l’écrivain, d’imaginer mais surtout de conférer des qualités à cette « forme » ? En quoi, tout en s’opposant à une autre, chaque invention formelle est-elle justifiée par sa recherche particulière d’un événement spatial, d’une poésie, ou simplement celle de son espace architectural propre ?
 
Question de point de vue
_A propos de la Storefront Gallery For Art and Architecture, Steven Holl & Vito Acconci, New York (USA), 1992-1993
«Storefront for Art and Architecture» est une association engagée pour la promotion de positions innovantes en architecture, en art et en design. Son activité regroupe des expositions, des rencontres avec les artistes, des projections de films, des conférences et de régulières publications. À la manière d’un forum public, ce lieu particulier a pour intention de fédérer la population d’un quartier new-yorkais autour de questionnements idéologiques pluridisciplinaires.
En 1992, Steven Holl et l’artiste Vito Acconci sont appelés pour rénover la façade vieillissante de cette galerie peu profonde, qui s’étend sur une rue à l’intersection de Chinatown, Little Italy et Soho.
Leur intervention se limite au dessin de la façade mais n’a pourtant rien en commun avec les dérives du façadisme. Ils refusent de construire une limite franche ; ils contestent toute frontière symbolique où seuls ceux qui sont à l’intérieur appartiennent au monde exclusif de l’art. Avec ce travail en panneaux de béton articulés, l’espace intérieur de la galerie se déverse sur le trottoir : ils inversent la fonction primaire d’une façade qui est de créer une division entre un espace intérieur et un espace extérieur.
Contre la dictature des formes architecturales justifiées par leur valeur plastique, le schéma ici présenté isole les qualités d’une déformation plus dynamique de l’architecture, par l’action du visiteur ou comme pour la Storefront gallery, par la capacité de la construction à évoluer au rythme de son environnement.
 
 
ELEMENTS DE COMPARAISON
 
Refuge: Five cities
_Exposition Bas Princen Storefront for Art & Architecture, New York (USA)
Bas Princen s’intéresse dans sa dernière exposition à la prolifération des espaces et des pratiques de refuge. Il observe cette réalité chez des populations extrêmement pauvres (image ci-contre) comme chez les plus privilégiés.
Le regard distant et souvent décontextualisé de Princen fait apparaître une lecture formelle inédite de cette architecture. Toutes les unités de lieu photographiées partagent une même isolation contextuelle ou à l’inverse, une même forme d’aliénation avec leur environnement. Ces constructions s’apprécient comme des objets solitaires, sans échelle ni fonction.
 
Hélène Binet fotografa Zaha Hadid
_Hélène Binet, fotografa di architettura
Hans Ulrich Obrist — Would you call your architecture spectacular?
Zaha Hadid — If you want to be discreet, don’t build a mountain. Obviously, there’s a very fine line between people saying they should not do exciting or showy architecture and becoming reactionary. I think they have to be careful, because so many people I know—architects who are supposed to be very open and liberal—suddenly become rather conservative.
 
La forme façonne l’espace et la société
« La conscience de l’espace dépasse de loin notre activité cérébrale. Elle implique l’ensemble des sens et sentiments, exigeant un engagement total de soi afin de rendre possible une réponse complète ».
Avoir conscience de l’espace c’est l’habiter. Afin de l’habiter, l’homme a besoin d’établir un certain contrôle sur l’espace, de le limiter et de lui donner un sens. Ce faisant, façonner l’espace consiste à donner un sens à sa forme et à le développer en accord avec son contexte environnemental, culturel et urbain. L’architecture est ainsi l’affirmation directe d’un mode de vie.
Pour les Japonais, la Forme faisait seulement partie d’une conception plus générale de la vie, une sorte de célébration du monde naturel et, par là, des matériaux du monde construit. Du passé au présent, en Europe et aux Etats-Unis, la forme de la ville est devenue davantage un indicateur de l’état de la civilisation et de son zeitgeist. La Forme architecturale est une véritable expression des plus hautes aspirations de la civilisation. Elle établit un mode de vie : des principes…des valeurs…des buts…des aspirations…un modèle de vie. Dans les années cinquante, l’influence de la publicité est devenue similaire à celle que l’Eglise avait eu sur la population, dynamisant ainsi la vie quotidienne. Tout devait être absolument produit en masse de manière mécanique et automatisée.
Cette société servie par la machine a elle-même eu besoin de fonctionner comme un machine. Depuis, l’évolution suit une longue route à sens unique. A la fin du XXème siècle, nous avions déjà annoncé une nouvelle phase du capitalisme que Gilles Lipvetsky appelait la société de l’hyperconsommation. En suivant cette direction, l’Architecture anticipe le futur, et la Forme l’annonce d’une voix forte. Aujourd’hui, elle crie ! Elle crie pour sortir de l’emprise du capitalisme tout en le servant.
 
La forme en trompe l’oeil
_Quand séduire devient la règle
Cosa Mentale n’est pas une revue d’architecte. Toutefois, elle traite bien d’architecture. Cette chronique a pour objet de considérer l’architecture du point de vue du grand public. Elle est le point de départ d’une réflexion vis-à-vis de la réception. Les auteurs n’ont pas pour intention de se poser en égal face aux architectes mais de rappeler qu’il existe une pensée critique au sein du public. Celle-ci est souvent nourrie de préoccupations simples voire naïves : « Comment ça va vieillir ? Est-ce bien utile ? ». Notre ambition est de pousser un peu plus loin ces questions et d’exprimer une critique de l’architecture à travers les yeux du visiteur.
Demandez à un architecte ce qu’il pense d’un édifice, dans sa réponse la forme interviendra tôt ou tard. Demandez au visiteur son avis sur un bâtiment, la forme sera la base et probablement le carcan de son jugement.
 
 
CARNET CENTRAL
 
Roberto masiero
_Se «…ciò è semplicemente magnifico»…