Janvier 2010
52 pages
ELEMENTS DE DOCTRINE
Viva la resistenza
_Une nouvelle traduction du texte de Luigi Snozzi
ELEMENTS D'ANALYSE
Retour en orient
_A propos de la villa impériale de Katsura, Kyoto (Japon), 1615-1633
Cet article est né d’une conversation qui a permis la rencontre entre deux manières d’aborder un bâtiment que sont l’étude attentive des documents à disposition et l’expérience physique et réelle, entre l’idée et sa matérialisation dans la réalité.Il veut mettre en lumière une attitude par rapport à l’espace et à la vie en général, en transcrivant un paysage mental lié au rituel des gestes quotidiens qui déterminent une façon particulière d’utiliser l’espace.
La conversation part de l’analyse d’une œuvre d’architecture qui a une valeur fondamentale du point de vue de la rencontre entre les sensibilités occidentale et orientale qu’elle permet, «en démontrant que dans sa plénitude l’architecture de chaque époque et pays partage une seule morale et elle exprime une éthique immuable et commune».
Architecture émotive
_Une leçon de Luis Barragàn
Luis Barragàn (né à Guadalajara au Mexique le 9 mars 1902 et mort en 1988) est sans aucun doute l’un des architectes les plus importants du XXe siècle et l’un des moins connus. Tout au long de sa carrière, il aborde trois thèmes : la lumière, le silence et la couleur. Plusieurs références constituent les bases de son architecture. La première est sa culture propre, la tradition populaire mexicaine, très imprégnée du lieu et de la terre mère. La seconde, les jardins andaloux, comme ceux de l’Alhambra à Grenade forgent sa culture du jardin. La troisième influence est celle de l’architecture traditionnelle islamique des espaces de recueil (espaces intimes et collectifs), liés à la présence constante de l’eau, qui transcende sa culture de l’espace du silence. La dernière est son attachement à l’utilisation de couleurs saturées dans son architecture. Le chromatisme de Josef Albers, de Mathias Goeritz et l’emphase de couleur maîtrisée de Chucho Reyes sont les éléments dominants de ses réalisations. Toutes ces influences forment une synthèse et une hiérarchie de principes qui associent l’espace extérieur et l’espace intérieur en une seule entité. Ses interventions se situent en majorité au Mexique et autour de la ville de Guadalajara.
Une limite inatteignable
_A propos de Paulo David, Piscinas Do Atlantico, Camaro de Lobos (Portugal), 2006
L’Intervention de l’architecte Paulo David dans cette ancienne crique de pêcheur vient définir et structurer un lieu jusque-là mis de côté. Sa situation vis-à-vis de la mer, pourtant enviable, est peu évidente. En effet, le terrain est encaissé entre un rivage acéré et une falaise que l’homme a façonné pour en arrêter l’érosion. Tout l’enjeu de la réalisation est de parvenir à articuler une multitude d’éléments programmatiques (restaurant, bar, jardin, piscine, parking) en maîtrisant ce territoire qui se développe dans la verticalité tout en construisant une pensée qui lie l’ensemble grâce à un dénominateur commun, l’ouverture sur le paysage de la mer. Pour y parvenir, l’architecte redéfinit le sol en gardant à l’esprit l’identité du lieu. Il vient s’inscrire sur la limite terrestre et contemple…
Quand le mur s’interrompt
_A propos de Le Corbusier, une Petite Maison, Corseaux (Suisse), 1923
« Et dans une des plus grandes promenades que nous faisions de Combray, il y avait un endroit où la route resserrée débouchait tout à coup sur un immense plateau fermé à l’horizon par des forêts déchiquetées que dépassait seule la fine pointe du clocher de Saint Hilaire, mais si mince, si rose qu’elle semblait seulement rayée sur le ciel par un ongle qui aurait voulu donner à ce paysage, à ce tableau rien que de nature, cette petite marque d’art, cette unique indication humaine» (Proust).
1923. Une petite maison. Un tout petit morceau de territoire, face aux montagnes géantes et éternelles qui bordent le lac Léman. A travers ce projet Pierre Edouard Jeanneret introduit le thème du paysage dans l’espace domestique (qu’il poussera jusqu’à son paroxysme dans l’appartement Bestegui en 1930) et nous livre un bâtiment qui est, aujourd’hui encore, une référence dans ce domaine.
Le territoire est un carré
_Etude de maison et atelier, Giancarlo Durisch, Riva San Vitale (Suisse), 1973
« Je ne sais ren de plus divin, rien de plus humain : rien de plus simple, rien de plus puissant ».(Socrate à propos de la géométrie, Paum Valery)
À Riva San Vitale, quand il pleut, l’eau déjà grise du lac se trouble de vibrations froides et pointues. Et l’air humide jette un voile gris sur tout.
Il faut traverser deux cours pour atteindre la maison que l’on cherche. Deux cours carrées, aux façades doublées par des arcades et des coursives : cette traversée est déjà une entrée mentale dans la maison. Et la rue est loin derrière nous quand, après avoir franchi en diagonale la deuxième cour, pavée et blanche, on arrive au bord d’un ruisseau ; quand on aperçoit enfin la maison Durisch.
Elle nous tourne le dos. Elle tourne par ailleurs le dos à tout ce qui l’entoure, ne laissant qu’une lame d’air perpendiculaire à la trame des vignes qui s’étalent devant elle la traverser. La traverser et la structurer, comme si c’était elle qui avait poussé l’architecte à transformer l’objet pur issu de la géométrie qu’il avait projeté en ces deux éléments identiques et symétriques qui s’offrent aujourd’hui à notre regard.
L’idée construite
_A propos de Alberto Campo Baeza, Maison Gaspar (Espagne), 1992
C’est en 1992, que fut réalisée la Maison Gaspar dans la commune de Zahora, près de Cadix en Espagne. La commande prévoyait l’édification d’une habitation la plus intime possible. L’architecte décida alors de réaliser un espace totalement clos qui s’apparente à celui d’un «hortus conclusus» médiéval, le cloître traditionnel. Dans cet ouvrage, le paysage n’existe pas, c’est-à-dire que la villa ne possède aucune ouverture vers celui-ci. Dès lors, la qualité spatiale n’est accessible qu’à travers les éléments fondamentaux de l’architecture : la lumière, la gravité et la structure.
À travers ce projet, Alberto Campo Baeza nous donne une grande leçon. Et ceci par la mise en oeuvre de dispositifs à la fois extrêmement simples, clairs et aboutis.
ELEMENTS DE COMPARAISON
Où est la maison de mon ami ?
_Abbas Kiarostami, 21’59’’, Iran, 1987
L’arbre isolé, de préférence dans la pente, est un repère important des paysages qu’affectionne Abbas Kiarostami. Il ponctue la route, bientôt effacée par l’horizon que dessine cette petite crête. Sa stabilité éternelle s’oppose au mouvement fragile du point minuscule que devient le jeune comédien. Il installe une distance, conditionne le lointain et délimite l’espace du visible. Il est le presque rien qui donne à l’image ce goût si réel.
Construire et comprendre
_La nature de l’homme et la nature des choses
«L’homme marche droit parce qu’il a un but; il sait où il va, il a décidé d’aller quelque part et il y marche droit», il marche grâce a sa volonté de vie et il marche droit et sans Dieu portant en lui la volonté de puissance, il marche et il sait qu’il y a quelque chose en lui qui est de demain et daprès-demain et d’un jour à venir. Il garde sa verticalité dans un monde sans “haut” et sans “bas”, dans le chaos de la nature. L’homme est perpendiculaire au monde. Ça a toujours été comme ça. Ce qui a changé et change à l’infini c’est sa vision du monde, car «toute conscience supérieure appelle une Weltanschauung (une conception du monde) […], et en même temps qu’il crée une image du monde, l’homme qui pense se transforme lui-même» (Jung). La vision du monde dépasse le monde même, car elle est l’infini dans le fini, le non-mesurable dans le mesurable.Quel est le geste initial d’un Homme ? Quel est ce Point Immobile permettant à l’univers de se mouvoir autour de soi…Cela, le Non-Mouvant, la Forteresse, La Garantie de chaque homme qui lui permettrait de “soulever la Terre” et de trouver sa place dans la nature, de se mettre d’accord avec lui-même et avec les dieux? «Que devrait être la discipline, que devrait être le rituel qui le mènerait au plus près de l’âme?».
Pour écrire cet article, je suis partie de l’idée que «l’architecture existe dans l’esprit » (comme on le lit chez Louis Kahn et chez Le Corbusier). Elle commence par une sorte de poésie. Chez Kahn et en architecture l’esprit se manifeste par la géométrie. Le Corbusier nous le fait comprendre à travers ses Poèmes de l’Angle droit. Notre raison de vivre, c’est d’exprimer toute chose intangible et la géométrie est «l’instrument d’abstraction permettant la transformation du point de vue humain en une intelligence qui crée des artifices […]». L’architecture est en ce sens une vision du monde.
Où persiste la nature ?
_Diplôme de fin d’étude de Fabio Don, Ecole ETH de Zurich (Suisse), 2009
Ici, la construction d’un musée est le support d’une réflexion sur le paysage : peut-on encore parler de paysage naturel quand on connaît les rapports d’exclusion/inclusion qu’il entretient avec le construit ? Où persiste la Nature ? (A-t-elle jamais existé d’ailleurs ?) Quelle est sa place dans le projet ?
Le lieu du projet peut être regardé avec deux yeux différents : l’oeil de celui qui y cherche la nature pour la préserver, et qui ce faisant l’artificialise ; et l’œil de celui qui cherche dans la nature les moyens pour la transformer, poursuivant ainsi l’effort séculaire de construction d’un paysage structuré.
« L’impossibilité du paysage naturel » est une certitude, il faut l’affronter. Et l’architecture nous offre les outils pour la dépasser.
CARNET CENTRAL
Partie I – Il bagno di Bellinzona
_Aurelio Galfetti, Flora Ruchat-Roncati, Ivo Trumpy
Partie II – Motions Emotions
_Notes sur la marche à pied et l’architecture du sol, Jacques Gubler
